Chroniques françaises de José Marti

17/07/2018

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

"Scènes européennes" : qu'est-ce à dire ? On ne trouve nulle part ce titre dans l'œuvre de Marti. C'est une invention de ses premiers compilateurs, en écho à celui qu'il avait proposé lui-même à Gonzalo de Quesada pour ses "Scènes nord-américaines" (dans ce qu'on appelle son "Testament littéraire" du 1er avril 1895).

En quoi consistent-elles ? Il s'agit de 57 chroniques (qui occupent les tomes 10 et 11 de l'édition critique de ses Œuvres complètes) écrites depuis New York durant neuf mois, du 20 août 1881 au 23 mai 1882, dont 20 sont consacrées à la France, 19 à l'Espagne et 15 à l'Italie, plus trois autres, tout à fait ponctuelles, abordant respectivement le fameux entretien de Dantzig entre le tsar russe et le kaiser allemand en septembre 1881, la révolte nationaliste en Égypte ce même mois et la mort de Darwin en mai 1882. C'est encore la France qui bénéficie du plus grand nombre de pages (151), contre 144 à l'Espagne et 73 à l'Italie...

Ces chroniques sont publiées dans La Opinión Nacional, le grand journal de Caracas avec lequel il avait déjà commencé à collaborer dès juin 1881. Marti, en effet, a vécu six mois (janvier-juillet 1881) dans la capitale vénézuélienne où ses qualités humaines, politiques et littéraires lui ont presque aussitôt ouvert un espace dans la société locale, où il s'est fait des amis, où il a même publié deux numéros de sa Revista Venezolana. Bref, en six mois, il a conquis la capitale, jusqu'au jour de juillet où l'autocrate qui préside aux destinées du pays, Guzman Blanco, le fait expulser. De retour à New York, c'est donc très logiquement qu'il poursuit sa collaboration avec La Opinión Nacional, écrivant pour le journal vénézuélien ses "Scènes européennes" à partir du 20 août 1881, mais aussi, ce même jour, sa première "Scène nord-américaine" (tome 9) et de novembre 1881 à juin 1882 les 112 articles de sa "Rubrique constante" (t. 12 et 13), qui sont de courtes notes sur des thèmes d'actualité (art, littérature, science, technologie) où l'on trouve d'ailleurs de nombreuses références à la France. Il interrompra sa collaboration avec La Opinión Nacional à partir du moment où son directeur lui demandera de faire l'éloge de Guzman Blanco et surtout de ne pas exprimer si crûment ses opinions sur les États-Unis. Bref, d'août 1881 à juin 1882, Marti mène de front "Scènes européennes" (57 chroniques), "Scènes nord-américaines" (27 chroniques) et "Rubrique constante" (112 articles) !

Ces "Scènes Européennes", Marti les écrit en gros une quinzaine après l'autre, chaque bloc étant daté du même jour, mais La Opinión Nacional les publie par épisode. Ainsi, le 16 septembre 1881, il écrit sur l'Italie et la France (chroniques publiées le 3 octobre), sur l'Espagne (publiée le 4 octobre), sur l'entretien de Dantzig entre les empereurs russe et allemand (5 octobre) et sur la révolte en Égypte (10 octobre). Et il en sera ainsi à l'avenant.

Cet espace de statistiques conclu, j'entre maintenant dans le vif du sujet : la France qui, je l'ai dit, se taille la part du lion : 20 chroniques et 151 pages des OCEC. Pourquoi ? Car on pourrait supposer que des lecteurs vénézuéliens s'intéresseraient censément plus à l'Espagne qu'à la France et que Marti mettrait donc l'accent sur l'ancienne mère-patrie avec laquelle les liens de toutes sortes étaient plus forts... Pourquoi donc cette préférence pour la France ? Je n'ai pas la réponse. J'avance juste deux hypothèses.

Se pose tout d'abord la question de ses sources d'information en quantité et en qualité. Car, bien entendu, n'étant pas sur place, Marti doit se baser sur la presse des États-Unis pour rédiger ses chroniques. Laquelle dépend à son tour des nouvelles expédiées de France. Par quelle technologie ? Par le télégraphe électrique qui se déploie à partir de 1845 en Europe et aux USA. Dès 1850, il existe un câble sous-marin entre la France et l'Angleterre (Douvres-Calais) et dès 1858 un autre entre l'Irlande et Terre-Neuve (3 250 km), qui ne dure, hélas, qu'une année à cause d'une fausse manœuvre, un nouveau le remplaçant en 1866. 

Par ailleurs, dès 1855 on a inventé le télégraphe imprimeur qui permet de transcrire plusieurs dizaines de mots à la minute. Il existe aussi les agences de presse dont la première a vu le jour en France en 1832, l'agence Havas du nom de son fondateur, l'agence allemande Wolff apparaissant en 1848 et l'agence britannique Reuter en 1851. La technologie existant à l'époque permet donc de publier des dépêches en provenance de France (et du reste de l'Europe) dès le lendemain. Voilà donc de quoi dispose Martí en 1881. Il décrit d'ailleurs dans un style poétique comment les informations lui arrivent : "Que doit faire le câble, et que doit faire le correspondant, sinon reproduire fidèlement, pour autant que cela paraisse une ténacité de la plume, ou de l'affect, les échos du pays d'où la parole ailée surgit, serpente par la profonde mer, voit les forêts rouges, les arbres bleus et les plaines nacrées du sein de l'Océan et aboutit dans les stations de télégraphie de New York, où des bouches affamées avalent à l'étage d'en-haut et emmènent dans leurs gueules de bronze à l'étage d'en-bas les télégrammes qui vont donner aux lecteurs, chaque matin, des nouvelles de ce qu'il se passait quelques heures avant en Europe ?" (15 octobre 1881)

Il suffit de consulter la presse étasunienne et surtout new-yorkaise de l'époque pour se rendre compte que les nouvelles en provenance de France y sont largement plus fournies que celles qui émanent d'Espagne ou d'Italie, et ceci expliquerait donc cela. Ainsi, si l'on prend le New York Times de septembre 1881, on dénombre 47 articles consacrés à des faits ou événements français, soit une moyenne de plus d'un par jour : 4 articles le 1er, le 6 et le 15 ; 3 articles le 3 et le 5 ; 2 articles le 2, le 4, le 7, le 11, le 13, le 18, le 20, le 23, le 25 et le 29 ; 1 article le 8, le 9, le 10, le 17, le 19, le 21, le 22, le 28 et le 30. Et je n'ai recensé que les articles ayant trait aux faits dont parle Marti. En revanche, du 1er au 30 septembre 1881, le New York Times offre seulement 4 références à Italy, mais aucune de nature politique, 2 à Rome, idem, 3 à Vatican et 3 à Pope et 8 à Italian, mais toujours pour des faits divers. Si l'on prend l'Espagne, rien pour Spain ni Madrid ni Spanish... Bref, les événements de France dominent largement dans la presse américaine. Un autre test permet d'aboutir à la même conclusion : l'Index du tome 10 contient 204 renvois à la France, 104 à l'Espagne et 83 à l'Italie.

Par ailleurs, outre sa contribution à l'indépendance des Treize Colonies (une grande délégation française assistera en octobre aux festivités pour le centenaire de la bataille de Yorktown qui décida du sort de la guerre), outre son importance comme actrice clef de la politique européenne, outre son rôle de premier plan comme divulgatrice d'idées politiques et sociales, la France reste aux yeux du monde la patrie des belles-lettres et des beaux-arts, la terre du bon goût, du bel esprit, du raffinement. En matière de rayonnement international, la France l'emporte donc largement sur l'Espagne où règne une royauté rétrograde ou sur l'Italie, dont l'indépendance et l'unité ne remontent qu'à une décennie.

Voilà donc sans doute la raison de l'intérêt prioritaire de Marti pour la France (intérêt qu'il suppose partagé par ses lecteurs vénézuéliens et, au-delà, latino-américains).

Mais il en existe une autre à mon avis, vraisemblablement plus importante, et c'est la seconde hypothèse que j'avance : il se passait en France, à ce moment-là, des événements politiques qui l'intéressaient personnellement, et pas seulement ses lecteurs, au plus haut point.

Il me faut donc d'abord brosser un très rapide panorama de la France. Dix ans plus tôt, celle-ci a vécu un terrible traumatisme : la défaite militaire contre la Prusse, la reddition de l'empereur Napoléon III à Sedan ayant entraîné la chute du second Empire et la proclamation de la IIIe République à Paris le 4 septembre 1870. Fin janvier 1871, Paris, assiégé par l'armée prussienne, a dû capituler et la France signer l'armistice. Les élections de février 1871 ont conduit, grâce à l'appui des campagnes, à l'installation d'une Assemblée nationale à majorité monarchiste qui a préféré pactiser avec l'envahisseur prussien. D'où, le 18 mars 1871, le soulèvement des classes populaires de Paris et la proclamation de la Commune, laquelle est sauvagement liquidée durant la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) : plus de 30 000 communards sont passés par les armes par le gouvernement de Thiers (les "Versaillais"). La paix bourgeoise est restaurée, mais à quel prix ! Thiers devient président de la République en août 1871. Par la suite, une série de crises aboutit à une tentative des conservateurs, en mai 1877, de s'emparer de la République, le président Mac-Mahon doit démissionner en 1879, et c'est finalement Jules Grévy, un républicain modéré, qui le remplace. Le Parlement rentre à Paris, après avoir siégé à Versailles pendant presque dix ans. L'amnistie aux condamnés de la Commune est décrétée en 1880. 

Quand, donc, Martí écrit sa première « Scène européenne », le samedi 20 août 1881, la France est à la veille même de très importantes élections législatives, qui doivent confirmer si les Républicains s'imposeront à l'Assemblée nationale aux monarchistes et aux bonapartistes, et si le personnage clef autour de qui tout tourne et rayonne l'emportera suffisamment pour être en mesure de constituer, comme Président du Conseil un ministère (autrement dit un gouvernement) solide à la demande du président Jules Grévy. C'est à leur déroulement et à leurs résultats que Marti consacrera aussi ses chroniques des 3 et 16 septembre.

Quel est donc le personnage en question ? C'est Léon Gambetta, dont je brosse un portrait très résumé. Né à Cahors en 1838 d'un immigrant italien installé comme épicier, nationalisé français en 1859, devenu célèbre en 1868 comme avocat lors d'un procès impliquant Napoléon III, élu député de Marseille en 1870, il commence à jouer un rôle national quand il participe au gouvernement de défense nationale lors du siège de Paris par les armées prussiennes, s'enfuit de la ville en ballon pour galvaniser les forces en province et appeler à défendre la France. Mis devant le fait accompli de la reddition du gouvernement, écarté de la scène politique, il démissionne en février pour être élu ce même mois sur neuf listes françaises. Il vote contre la paix et affiche sa volonté de récupérer l'Alsace et la Lorraine. Pendant dix ans de vie parlementaire, il mène à la Chambre, dont il est président de ­­­1879 à 1881, une activité intense pour tenter d'unifier la gauche républicaine et d'assainir les mœurs législatives au profit d'un mandat plus populaire, vaincre définitivement les monarchistes, établir une République plus moderne - suffrage universel, liberté de la presse, droit de réunion, laïcisation de l'État et séparation définitive d'avec l'Église - et obtenir l'unité nationale.

Gambetta est par conséquent la grande figure politique du moment, mais les idées de cet orateur-né, mêlées à sa faconde toute méridionale et à sa dégaine de bon géant, font peur à la droite, pour laquelle il est un dangereux extrémiste, et à la gauche, qui voit en lui un réformiste. Quoi qu'il en soit, de toute évidence, il fascine Marti au point que celui-ci en parlera peu ou prou dans toutes ses autres chroniques jusqu'en mars 1882.

S'il est vrai que, comme chroniqueur, Marti devait forcément écrire sur Gambetta en raison de son rôle du moment, il n'en reste pas moins qu'il en parle avec une sympathie - voire, pourrait-on dire, avec une empathie - qui force l'attention. Qu'est-ce qui peut attirer son attention à ce point. Je crois qu'il l'exprime lui-même dans une formule lapidaire : Gambetta veut "ériger une République durable sur une terre dominée des dizaines de siècles durant par la monarchie" (16 septembre 1881).

Imagine-t-il en contrepartie ce que pourrait être l'érection d'une République durable à Cuba sur une île dominée depuis quatre siècles par la colonisation ? On me dira que je précipite les événements, que je falsifie l'histoire ; on m'objectera que Marti en 1881,  à vingt-huit ans, était loin d'être l'homme public qu'il deviendra ensuite, que son action se bornait à New York et ne touchait qu'un nombre réduit de Cubains, que, donc, lui prêter un intérêt pour le futur de Cuba est résolument anachronique. Et pourtant, et pourtant ! N'avait-il pas écrit à son grand confident mexicain Manuel Mercado dès le 6 juillet 1878, trois ans auparavant, depuis le Guatemala : "Est-ce à vous que j'ai à dire combien de propos superbes, combien de sursauts puissants bouillonnent en mon âme ? Que je porte mon malheureux peuple dans ma tête et qu'il me semble que c'est d'un souffle mien que dépendra un jour sa liberté ?"

Je ne vais pas suivre les nombreuses analyses de Marti au sujet du cours des événements politiques français. Je veux simplement signaler l'étonnement qui s'empare du lecteur de ces Scènes quand il constate, fort de la tranquillité que lui offre un recul de cent trente-sept ans, que Marti a su capter avec une sensibilité aussi bien journalistique que, surtout, politique, l'essence, voire la quintessence même du moment, que l'historien d'aujourd'hui qui voudrait écrire sur cette période ferait bien de consulter ce que dit Marti, car presque tout y est ! À travers les nouvelles reçues de France, il a su saisir les grandes (et même les petites) lignes de force en jeu dans la politique française, discerner les contradictions entre les gens de gauche qui conduiront à l'échec du ministère de Gambetta, comprendre qui était qui...

Je voudrais m'arrêter sur deux points qui ont attiré mon attention. Marti est en admiration devant l'art oratoire de Gambetta qu'il ne connaît pourtant que comme "lettre morte" sur du papier. Mais là encore sa fine sensibilité (n'oublions pas que Marti a déjà fait ses preuves de grand orateur lors de son court séjour à La Havane en 1879) est aux écoutes. Lisons ce qu'il écrit :

"L'art oratoire de cet homme touche à la grandeur, non par l'élévation notable d'une pensée enflammée à tel ou tel instant d'exaltation surhumaine, mais par la clarté particulière de ses concepts, par la franchise arrogante avec laquelle il les étale et par la solide bonté de chacun d'eux. C'est là une grandeur singulière, absolument nouvelle : elle ne vient pas de l'excellence, du feu imaginatif, de la ferveur apostolique, du coloris poétique : elle vient de l'ajustement parfait et de l'engrenage admirable des diverses portions du discours, et de la constante élévation relative de toutes les pensées qui le forment. Là, rien n'a d'aile, mais tout a du poids. C'est un lion au repos. Il a la prudence de l'autorité, et la force de la tranquillité. Comme il dit ce qui est certain, quand il le dit il commande. Il côtoie, il dirige, il éclaircit, il prépare l'esprit de ceux qui l'écoutent à recevoir les formules sonores et luisantes ; et quand celles-ci arrivent, elles provoquent des adhésions irrépréhensibles et ardentes, car, grâce à l'habileté de l'orateur, sa pensée avait déjà pris cette même forme dans l'esprit de ceux qui l'écoutent." (20 août 1881)

Mais l'admiration de Marti ne se borne pas à la seule figure de Gambetta. Elle s'étend, sur le plan politique, à la France en soi. Moi qui ai le cocorico pas mal enroué et dont les liens avec la France se sont passablement distendus au fil des années, j'avoue ressentir un petit frisson de sain chauvinisme et surtout éprouver une énorme nostalgie de l'époque où elle pouvait susciter un tel engouement :

"...dans le reste de la France, si belle, si généreuse, si admirable, si sensée, les élections se sont déroulées avec une précision, une tranquillité et une rapidité qui révèlent que les nobles Français ont des dons privilégiés pour les exercer. Telle est la conquête de l'homme moderne : être main et non masse ; être cavalier et non coursier ; être son roi et son prêtre ; se régir soi-même. On ne signale ni une accusation de fraude, ni une querelle de violence, ni un acte de ruse ni un moyen indirect et réprouvé de triomphe dans les frontières de la France ; la lutte est mortelle, mais honnête ; depuis que ce peuple n'a plus de roi, c'est véritablement un peuple-roi. Qu'ont donc à voir ces élections saines, claires et franches, où l'on conquiert le vote par la persuasion, où l'on captive le suffrage par une propagande ouverte et licite, où l'on assure le triomphe par une activité sympathique et honnête, avec les élections espagnoles le 21 août 1881... ou avec les élections américaines ... ? Que le Dieu de la paix, qui est un dieu qu'on invoque trop peu, sauve ce peuple travailleur et intelligent qui se pense, s'estime, se sauve et se commande !" (3 septembre 1881)

Bien entendu, ce tableau résolument idyllique n'est au fond que la plainte désespérée du colonisé, l'appel en creux à une réalité autre de la part de celui pour qui elle se situe à des années-lumière.

Le second grand thème politique qui court tout au long des chroniques de Marti, c'est la Tunisie. Là encore, le début de ses chroniques coïncide presque exactement avec des soulèvements armés contre l'occupation française. Deux mots, donc, sur ces événements qui intéressent d'autant plus Marti qu'il est lui-même un colonisé.

La régence de Tunis est une province de l'Empire ottoman depuis 1574. Bien entendu, pour m'en tenir à ce seul siècle, le XIXe se caractérise par toute une série d'ingérences des différentes puissances européennes, chacune tâchant de se faire sa part. Le bey qui dirige la Tunisie est un gouvernement faible, plongé dans la gabegie, mais l'Empire ottoman veut conserver son territoire. En France, qui a envahi l'Algérie depuis 1830 et la soumet définitivement en 1854, il est évident aux yeux de certains que la Tunisie sera la prochaine victime. En janvier 1881, Jules Ferry, président du Conseil, hésite à engager une action militaire en pleine année électorale, mais les va-t-en guerre parviennent à convaincre Gambetta de son utilité. L'occasion survient à la suite de nombreux heurts à la frontière entre la tribu algérienne des Ouled Nahd et les Kroumirs tunisiens ; fin mars, de tribus tunisiennes se soulèvent : la France ne peut tolérer censément cette insécurité à sa frontière et décide d'intervenir. Jules Ferry ayant obtenu l'appui du Parlement, un corps expéditionnaire de 24 000 hommes est alors réuni à la frontière pour punir les tribus kroumirs, les plans prévoyant d'attaquer la Kroumirie de trois côtés à la fois, par le Nord, l'Ouest et le Sud. Les forces militaires étant disproportionnées, le bey tunisien signe le 19 mai 1881 le traité du Bardo, qui est ratifié par la Chambre des députés française par 430 voix contre une et 89 abstentions.

Mais le Nord et le Sud du pays se soulève dès le 27 juin. Dans le Sud, c'est le cas de la ville de Sfax. La France dépêche une escadre, et les derniers combats se livrent fin juillet. Dans le Nord, Kairouan se soulève début août, deux leaders parviennent à galvaniser leurs troupes, mais là encore, la France dépêche 8 000 soldats qui viennent s'ajouter au corps expéditionnaire de 15 000 hommes déjà sur place. Fin novembre 1881, elle parvient à imposer sa domination et établit son protectorat sur la Tunisie.

Ce sont donc ces combats entre les insurgés et les troupes françaises, à compter du mois d'août, que Marti décrit longuement en s'inspirant des nombreux dépêches que publie la presse new-yorkaise. De fait, on trouve 59 renvois au mot Tunisie dans ses chroniques, ce qui prouve l'importance de la question. Le dernier renvoi remonte à sa chronique du 7 janvier 1882, ce qui s'explique par sa dépendance d'envers la presse étasunienne qui, une fois les affrontements finis, se désintéresse du sort de la Tunisie. Car je présume que Marti, compte tenu de son statut de colonisé, s'intéressait forcément de près à cette nouvelle conquête coloniale, même s'il n'était pas libre d'en parler à sa guise à ses lecteurs de La Opinión Nacional : et de fait, on ne trouve guère de réflexions de sa part à ce sujet.

Je voudrais juste vous donner un exemple de la façon dont Marti prenait à son compte les dépêches que publiait la presse étasunienne :

"De grands renforts vont en Tunisie. Des bataillons et des batteries s'embarquent sans intervalle. Le bey a perdu toute autorité sur ses tribus et ses soldats. Les Européens n'osent pas sortir des villes de la côte. La fièvre abat le campement. Les Arabes soumis se présentent au bey pour qu'il les protège des Arabes insurgés qui les forcent, par le feu et par la mort, à s'enrôler dans leurs rangs. Le général Corréard est encerclé dans Hammam Lif. Le général Colonieu, à court de troupes et d'impedimenta, a abandonné Macheria. À Alger, on a arrêté cinq caïds complices du volontaire Bou-Amena et découvert des dépôts de poudre. Le général Logerot a annoncé sa démission si on ne lui envoie pas vingt mille hommes de plus. Tandis que les explorateurs français, confiants dans leur succès, achètent à bas prix des terres et des édifices, les Arabes les vendent à toute allure et ne louent pas des fermes, comme c'est la coutume. Susa, occupé par les Français, fournira l'armée qui va occuper Kairouan révolté, où le bey, dont on doute beaucoup de la loyauté en France, a envoyé un émissaire pour réclamer la paix aux rebelles. Ceux-ci, en guise de réponse, coupent l'aqueduc entre Zaghouan et Tunis, ce qui laisse prévoir une soif terrible, et on se plaint déjà du manque d'eau." (16 septembre 1881)

Le 3 septembre 1881, il envoie en ultime minute un ajout intitulé "Dernières nouvelles d'Europe" où il copie littéralement le câble : "France. 2 septembre. Grévy veut offrir à Gambetta le cabinet, mais attend que la Chambre donne un vote hostile à Ferry"

Ce sont là juste deux exemples de "récit des faits" auquel Marti colle d'assez près ; dans d'autres domaines non événementiels, il entre carrément dans l'interprétation.

Bien entendu, il m'est impossible d'analyser tous les points que Marti aborde. S'il est vrai que la situation politique (intérieure et extérieure) centre son attention, il n'en reste pas moins - et c'est très significatif à mon avis - qu'après la chute du bref ministère de Gambetta, intervenue le 26 janvier 1882 et qu'il décrit le 4 février 1882, il semble se désintéresser des événements politiques. Ainsi, dès le 17 février, il écrit sur le dernier livre d'Edmond de Goncourt, La Faustin. Le 4 mars, il aborde des sujets carrément frivoles, dont la disparition du bal Mabille (photo en haut de l'article), un établissement où la bourgeoisie venait s'encanailler au rythme endiablé du cancan - une danse très osée, car à l'époque, les femmes portaient des culottes fendues - qu'il décrit d'un ton quelque peu scandalisé, et il cite plusieurs noms de fameuses danseuses qui, faute de cinéma ou de télévision, étaient les célébrités de l'époque : les bals publics disposaient d'un renom qu'on a du mal à comprendre de nos jours parce qu'ils étaient les rares lieux de distraction où l'on pouvait "se laisser aller" : la Pomaré, la Rigolboche (ci-dessus), la Frisette, Rose Pompon, qui étaient les "vedettes" du moment.

Ou alors il consacre un long paragraphe, à l'occasion de la Fête des morts, début novembre, au cimetière du Père Lachaise, dont la célébrité, on le voit, ne date pas d'aujourd'hui : il est même assez choqué que les gens viennent s'y promener et non s'y recueillir.

"Ce sont les morts que Paris est allé visiter le jour classique des morts. C'est là dans tout pays chrétien une journée de pieux pèlerinage. Mais, ah !, c'est la curiosité qui se rend, et non la douleur, aux riches cimetières. La douleur est pudique, elle pleure le soir et verse des fleurs sur les tombes dans la matinée solitaire. Le cimetière du Père Lachaise paraissait cet après-midi une promenade somptueuse. Ici, sur leur arcade de pierre avec leur chiot à leurs pieds, sous un petit temple mesquin aux arches brèves, gisent Abélard et Héloïse (ci-dessus à gauche). Là, couvertes de mousses, inégales, tronquées, se dressent trois hautes colonnes, en souvenir de trois frères morts en défendant le droit des hommes et le leur (au centre). Là-bas, sur le buste pâle de Musset, le saule que ses amis ont planté dans le cimetière incline son ramage. D'une dalle brisée émerge un bras nu, porteur d'un flambeau auquel l'huile ne manque jamais : le bras de Rousseau. [Marti se trompe de Rousseau : cet homonyme est un médecin, mort en 1858, membre de l'académie de médecine...] Les princes y ont érigé des pyramides. Les Hébreux riches se sont faits là des palais, mais devant quelles tombes les visiteurs s'arrêtent-ils, surpris ? Elles sont simples, elles sont élégantes. Que dit l'une ? Sarah Bernhardt ! (à droite) Que dit l'autre ? Marie Croizette ! Les deux actrices rivales se sont assurées de leur vivant les demeures de leurs corps. La Croizette est un miracle de beauté. Et Sarah Bernhardt, de volonté et de réussite." (ci-dessous, Marie Croizette et sa tombe à Passy)

Et, encore plus symptomatiquement, comme si, Gambetta disparu, la politique ne l'intéressait plus, Marti consacre ensuite quatre "scènes" d'affilée à la littérature française et aux arts : le 18 mars, le 1er avril, le 15 avril et le 6 mai 1882.

De quoi y parle-t-il ? Dans celle du 18 mars 1882, presque uniquement de poésie et de poètes. Il saisit en fait une occasion propice : la mort de quelqu'un qui ne dira sans doute pas grand-chose à nombre d'entre vous : Auguste Barbier. Dont il affirme, avec cette redoutable intelligence qui va toujours à la quintessence des choses : "...l'un de ces robustes batailleurs, qui a mis tant d'or dans sa première lance de bataille qu'il n'a pu trouver ensuite, pour les batailles nouvelles, une lance d'or, vient de mourir en France. Les âmes, comme les cordes, vibrent et se rompent. Auguste Barbier vient de mourir, qui a écrit les Iambes." Et, effectivement, pour la postérité, Barbier reste à jamais l'auteur de son premier recueil de poèmes : Iambes (1839) Sainte-Beuve écrit : "Ce grand poète d'un jour et d'une heure, que la renommée a immortalisé pour un chant sublime né d'un glorieux hasard". (Sainte-Beuve. Nouveau Lundi, X). Et Marti renchérit : "Puis il a écrit Il Pianto, Lazare, les Silves, Chez les poètes, mais cette magnifique rudesse, ce saint flamboiement, cette honnêteté virile, cette héroïque colère des Iambes avaient déserté ces colères artificielles par lesquelles le poète s'entêtait péniblement à se maintenir à cette hauteur soudaine où l'avait porté sa colère réelle." On ne saurait mieux dire.

L'autre occasion de cette chronique, c'est le quatre-vingtième anniversaire de Victor Hugo, le 25 février. Mais avant de relater la fête, Marti tient à rendre hommage à l'humaniste, à l'homme politique qui vient d'adresser une requête au tsar russe pour qu'il gracie dix nihilistes condamnés à mort. Et, comme toujours chez lui, le moraliste s'invite. Il tient à commenter : "Pardonner est désarmer. Les fourches patibulaires convertissent en martyrs les fanatiques politiques. Leur propre sang, répandu par le bourreau, va effacer le sang d'autrui dont ils ont souillé leurs mains. La clémence inespérée fera plus de bien au czar que le massacre sinistre. Il faut savoir que les monceaux de cadavres sont ensuite le piédestal de la vengeance !"

Avec Hugo, Marti est à l'aise. Comme toute la France d'ailleurs. Trois ans plus tard, en 1885, il aura droit à des funérailles absolument impressionnantes, mais son anniversaire est toujours un moment d'hommage national. Ainsi, à titre d'exemple, la Comédie-Française a offert une représentation gratuite de Hernani. On sent, sous la plume de Marti, qu'il est heureux de participer à son tour à cet hommage de l'écrivain majeur dont il a traduit quand il était presque un gamin (vingt-deux ans, 1875) le court récit (seize pages) Mes fils et dont il semble - car ce n'est pas une certitude absolue - qu'il a pu le rencontrer un moment à Paris. Mais auparavant, Marti a cité François Coppée, Paul, Déroulède, Albert Delpit, Eugène Manuel, Catulle Mendès, Sully-Prudhomme, et encore André Chénier, Casimir Delavigne et ses Messéniennes, Alfred de Musset et son "point sur le i", Théophile Gautier, Paul Meurice, Auguste Vacquerie. Et encore un peu après, Gaspard Cherville et son dernier ouvrage, Jules Claretie et son dernier roman. Bref, tout ce qui brille alors dans la poésie et les lettres françaises, même si la postérité a brandi sa grande faux contre un certain nombre d'entre eux... Mais il parle aussi de Namouna du compositeur Édouard Lalo que l'opéra vient de créer, ce ballet qui enthousiasmera Debussy et qui préfigure ceux de Diaghilev, en ce sens qu'il mérite plus l'attention par sa partition musicale, dont l'instrumentation est particulièrement brillante, que par sa chorégraphie.

Dans sa chronique suivante, du 1er avril 1882, c'est encore l'art qui l'emporte. Il parle de la présentation à la Comédie-Française de Barberine, une pièce d'Alfred de Musset publiée en 1835 en deux actes, puis retouchée en 1853 en trois actes et jamais mise en scène auparavant. Des deux nouveaux livres de Zola : Pot-Bouille, un roman, et Une Campagne, "un tome où Zola, qui écrit dans Le Figaro des choses justes et ingénieuses à la fois, et à la fois puériles et brutales, a compilé ceux de ses articles de l'année qu'il considère les meilleurs". Il parle longuement de L'Abbé Constantin, un roman de Ludovic Halévy, "qui s'est fait une réputation en écrivant avec son ami Meilhac des pièces de théâtre bien trop épicées", ce qui lui donne l'occasion d'évoquer "un très beau livre" d'Octave Feuillet, Le Roman d'un jeune homme pauvre. Curieusement, Marti dit parfois des "méchancetés" sur certains auteurs, ce qui n'est pas du tout son genre : ainsi d'Edouard Cadol, "qui veut du renom et le cherche péniblement", avec Son Excellence Satinette : "L'intelligence a ses nobles, et il ne semble pas que cet Edouard Cadol soit un des nobles de l'intelligence". Il va jusqu'à évoquer "l'article véhément où Alexandre Dumas, qui est un fil pieux, compare son père à Shakespeare par sa robustesse à penser, sa prestesse à concevoir et cette originalité et cette force de création qui font de son moindre roman un nid de drames".

Ernest Renan (ci-dessus), dont il parle toujours avec admiration, a donné le 11 mars 1882, à la Sorbonne, une conférence intitulée "Qu'est-ce qu'une nation ?" dans laquelle il a esquissé l'idée d'une confédération européenne, et signalé combien le concept de nation pouvait être arbitraire. La conférence a fait du bruit, et Marti s'en fait l'écho au point de s'exclamer : "Oh !, les temps pointent déjà où les nationalités ne se dresseront pas comme des menaces ni comme des barrières, et où tous les hommes de la Terre, désireux de s'aimer, sentiront dans leur poitrine robuste la jouissance bénéfique et l'ennoblissement merveilleux qui proviennent du viril amour humain !" Mais il avait déjà longuement analysé, le 10 décembre 1881, un autre ouvrage de Renan. "Le livre clôt une série qui a fait époque", écrit-il, "orné de toutes les élégances du style... Marc-Aurèle et la fin du monde antique, tel est le livre de Renan, le septième et dernier volume de son Histoire des origines du christianisme."

Sa "scène" du 15 avril 1882 est encore consacrée à la littérature, en fait, presque tout entière, à la réception de Sully-Prudhomme (ci-dessus) à l'Académie française, à laquelle il avait été élu le 8 décembre 1881. Sully Prudhomme, un Parnassien dont on ne lit plus de nos jours que quelques poèmes, comme le célébrissime Le Vase brisé, auquel il a dû son renom, ou Le Cygne, bien qu'il fût Prix Nobel en 1901. Peut-être sa poésie est-elle un peu trop philosophique... Marti l'avait d'ailleurs bien saisi, puisqu'il écrit le 7 janvier 1882 après son élection à l'Académie : "Sully Prudhomme, le poète aimé de Victor Hugo, qui croit que les ailes de l'esprit sont quelque chose qui ne doit pas traîner par terre et qui les porte orgueilleusement en haut, au risque de n'être pas vues par les hommes". 

Il consacre presque une chronique entière aux élections à l'Académie française de décembre 1881 : il se complaît à nous raconter les coulisses de l'Académie "pour les sièges de laquelle se battent maintenant les chevaliers des lettres tout comme les rudes chevaliers d'antan faisaient face à des brigands et rompaient des lances pour Alice la svelte et Hildegonde l'ardente". Il se scandalise des pratiques en cours :

"Ce n'est pas elle qui appelle le candidat, mais le candidat qui doit l'appeler. Elle ne concède pas l'honneur, sinon qu'elle oblige l'honorable à s'avouer suffisamment vaniteux pour s'en croire digne et suffisamment puéril pour le demander. Que les honneurs restent où ils sont s'il faut aller les chercher ! Le candidat doit impétrer la bonne volonté des membres de l'Académie : il doit frapper à la porte de chacun d'eux, lui exprimer ses désirs et se recommander à sa bonté : il doit demander de l'aide à ce ministre-ci, qui a de l'entregent parmi les académiciens, et à cette dame-là, qui les réunit pour savourer du moka, et doit faire preuve d'ingéniosité dans son luxueux salon ; [...] Car vous n'entrez pas d'ordinaire à l'Académie pour vos mérites, sinon parce que ceux-ci s'accompagnent de raisons politiques et de recommandations." (7 janvier 1882)

Il se demande pourquoi des "morts-vivants" sont encore à l'Académie (comme Cuvillier-Fleury, Marnier et Champigny), alors que Louis Blanc ni Alphonse Daudet n'y sont, ou que Flaubert et Baudelaire n'y ont pas été ! Pourquoi Maxime du Camp a été préféré à Déroulède "qui le dépasse haut-la-main". Pour remplacer Littré, Dufaure et Duvergier de Hauranne, tous trois décédés, neuf candidats sont en lice. Sont finalement élus : Louis Pasteur, Victor Cherbuliez et Sully Prudhomme.

Il en profite pour définir à l'adresse de ses lecteurs ce que sont les Parnassiens, il se lance dans de longues réflexions sur l'art de la rime, de la poésie, des idées en poésie. Aussi écrit-il :

"La poésie est une douleur. La pensée déchire les entrailles du poète, tout comme le fils déchire les entrailles de sa mère. La poésie oint, et donne le pouvoir d'oindre. Le poète est tabernacle d'un être divin, lumineux et ailé, qui brise la poitrine du poète chaque fois qu'il ouvre dans sa prison ses ailes. Le poète est dévoré par le feu qui irradie. Il n'est de vers qui ne soit fille mordue de la flamme. Le resplendissement le plus vif provient de la douleur la plus barbare."

Oui, nous sommes loin, avec Marti, de simples chroniques "événementielles" : Marti, moraliste dans l'âme, mais aussi pédagogue, s'efforce de tirer des leçons d'une portée générale des faits de la vie, et c'est bien cela, plus que les faits en soi, qui fait tout l'intérêt de ses écrits.

Ce qui ne l'empêche pas de parler de "faits divers". Car il n'oublie pas que ses lecteurs doivent de temps à autre souffler un peu, redescendre des hauteurs. Ainsi, dans la "Scène" du 6 mai 1882, il nous parle de l'écuyère Émilie Loisset. Une écuyère ? Eh ! bien, oui, il faut que les écuyères de cirque (ou théâtre équestre), des artistes complètes, - à ne pas confondre avec les « amazones » qui aimaient simplement monter à cheval, surtout au bois de Boulogne - étaient à la fois comédiennes, danseuses et (ou) chanteuses : véritables divas, elles jouissaient d'une incroyable admiration du public, qui se pressait pour assister à leurs exhibitions. Ainsi, en 1877, le Nouvel Hippodrome de la place Clichy accueillait 8 000 spectateurs et son écurie abritait 200 chevaux. Mais le simple public n'était pas le seul enthousiaste, puisque Balzac déclarait que "l'écuyère, en la plénitude de ses moyens, est supérieure à toutes les gloires du chant, de la danse, de l'art dramatique". Et les têtes couronnées n'hésitaient pas à demander leur main : Émilie Loisset venait de se fiancer au prince de Hatzfeld...

Mais une triste fin l'attend, que nous raconte Marti :

"Paris la chouchoutait ; des princes lui parlaient d'amour ; elle était, dans son cirque de marionnettes, courtisée comme reine et amie des reines. C'est de ses grands-parents et parents que lui venait l'habitude de chevaucher, car ils avaient été des cavaliers de cirque, tout comme sa sœur, mariée maintenant à un prince, ses parents et grands-parents. Voilà un mois, il fallait voir comment elles allaient l'amble, sur les allées du bois de Boulogne, sec et triste, l'impératrice d'Autriche, amoureuse du danger et de celui qui l'aime, et l'élégante Émilie, dompteuse du danger. - Et le cheval d'Émilie, comme s'il sentait des ailes pousser sur son dos, s'agitait en sauts fébriles et secouait sa fragile charge, mais la svelte créature semblait faite pour s'asseoir sur des ailes, et l'animal apaisait finalement son esprit rebelle, et caracolait autour du cheval de l'impératrice, écumant et obéissant. Jusqu'au moment où la faible créature est tombée par terre, d'où on l'a relevée livide, comme un lis dont le parfum se serait soudainement enfui. Paris a vidé pour elle ses jardins ; des mains de vieux nobles et de très hautes dames lui ont tissé des guirlandes et des couronnes, et un homme de maison royale a, au nom de la dame du palais d'Autriche, déposé à ses pieds son tribut de fleurs."

Vous conviendrez avec moi que la description que fait Marti des circonstances de la mort de l'écuyère est absolument émouvante, d'une poésie intense. Le hic, c'est qu'elle ne correspond en rien à la réalité. La presse française nous renseigne sur cet accident : Emilie Loisset est morte écrasée sous son cheval au cirque des Champs-Elysées pendant la répétition d'un exercice périlleux, l'animal s'étant précipité contre une porte habituellement ouverte de la piste. Blessée le 15 avril 1882, elle meurt le 17. Je ne suis toujours pas arrivé à découvrir quelle presse étasunienne a fourni la version que raconte Marti, mais je ne désespère pas...

Bien entendu, passionné de théâtre et auteur lui-même d'une pièce mise en scène à Mexico, Marti ne pouvait pas ne pas en parler à ses lecteurs vénézuéliens. Dès le 16 septembre 1881, il évoque les « théâtres de Paris » et des noms d'auteurs dont certains sont passés dans la trappe de l'Histoire. Car si Victorien Sardou (ci-dessous) a survécu, même si on ne le joue plus, Octave Feuillet, le duo alsacien Erckmann-Chatrian, Albert Delpit, Édouard Cadol ont sombré à jamais. Du côté des acteurs, si Coquelin, de la Comédie-Française chez les hommes, connu surtout pour sa création du Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand, et Sarah Bernhardt chez les femmes nous disent encore quelque chose, ni Edmond Got, lui aussi de la Comédie-Française, ni Louise Théo ni Anna Judic du théâtre des Variétés, par exemple, n'ont surnagé. C'étaient pourtant les dramaturges et les acteurs dont on parlait à l'époque !

Ainsi Victorien Sardou qui a droit à 15 renvois à lui tout seul ! C'est le dramaturge dont on attend les pièces avec impatience, dont chacune est un événement. Odette, par exemple, montée au théâtre de Vaudeville, dont il parle longuement dans sa « scène » du 24 décembre 1881 et qui lui donne l'occasion d'expliquer à ses lecteurs en quoi consiste le théâtre de Vaudeville et le vaudeville en soi. D'où Martí tire-t-il les connaissances qui lui permettent de comparer un Scribe et un Sardou, par exemple, ou le vaudeville du XVIIe siècle et celui du XIXe, je l'ignore encore, mais je ne cesse de m'étonner de sa capacité à faire des synthèses de ce genre, dans quelque domaine que ce soit.

Ainis, se basant uniquement sur la presse étasunienne (le New York Times du 7 décembre 1881, mais la dépêche est du 21 novembre, lui consacre une analyse très fouillée), Marti est capable d'écrire longuement sur Odette, dont le protagoniste est une femme adultère, comme s'il l'avait vue personnellement, citant des réparties dont j'ignore de quelle presse il les a tirées :

"C'est un drame composé, ce n'est pas un drame vécu. C'est un travail d'artisan, fait avec une telle finesse qu'on dirait l'ouvrage d'un artiste. Il n'est pas né de l'impulsion spontanée consistant à donner une forme parlée et multiple à un tableau que l'âme a vu, mais de la volonté d'un dramaturge puissant de faire un nouveau drame. Ce qui remplit les coffres, mais ne lui donne pas du renom."

En fait, Marti n'apprécie pas Sardou outre-mesure : "Sardou est un grand ravaudeur de trames, et il a l'aiguille fine et il brode avec un fil d'or et avec une soie de couleurs, mais il ne brode pas sur l'âme. Il aime captiver, exalter, plaire, blesser, surprendre, mais il ne s'occupe guère de mettre dans les caractères de ses personnages une sève humaine, une sève permanente, essentielle, riche." Ses pièces, affirme Marti, "sont des arbres greffés, soit du désir de prouver des thèses sur la scène, ce qui revient à donner la mort au drame qu'on fait, soit du propos de garantir succès et gains, ce qui rabaisse et défigure la pièce de théâtre."

Il parle de nombreuses autres pièces de théâtre ; compare les différente salles entre elles : " ...l'Ambigu, un théâtre de farces un jour et aujourd'hui de drames. L'Ambigu n'est pas la maison royale de la comédie, comme la Comédie-Française, ni son antichambre, comme l'Odéon, où acteurs et poètes éprouvent leurs forces et font des exercices préliminaires" ; profite de l'adaptation théâtrale du roman de Zola, L'Assommoir, pour donner son avis sur "son œuvre qui est défectueuse en ce qu'elle a de systématique et louable en ce qu'elle a de spontané" ; brosse de Jules Claretie un portrait d'une richesse confondante (que je vous invite à lire) à propos de l'adaptation au théâtre comme Le Petit-Jacques de son roman Noël Rambert (1872), un mélodrame plusieurs fois adapté ensuite au cinéma, dans lequel un ouvrier se laisse accuser d'un meurtre, le coupable lui ayant promis de donner à son fils une bonne éducation, et où, comme pour Odette, il raconte sur deux pages et demie la trame de la pièce, avec force citations comme s'il avait le texte devant les yeux. Je ne suis pas encore arrivé à trouver à quelle source étatsunienne Marti a puisé ces informations.

Et puis, comme le théâtre est l'objet de petits potins, il nous parlera, par exemple, du livre qu'a écrit une comédienne, Marie Colombier, sur la tournée de huit mois qu'elle a faite avec Sarah Bernhardt aux États-Unis : Le Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, qui fait scandale, est l'occasion d'un duel entre Octave Mirbeau et le préfacier du livre, etc.

Bien entendu, il ne peut pas ne pas parler de l'adaptation par Paul Meurice, au théâtre de la Gaité, du roman Quatrevingt-treize de Victor Hugo, "du Maître, comme ses disciples aimants et soumis appellent le poète glorieux".

Bref, grâce à Marti, les lecteurs vénézuéliens peuvent suivre de près la vie théâtrale parisienne.

Qu'en est-il de la peinture, dont on sait que Marti était épris ? Curieusement, il n'en parle que dans son avant-dernière chronique, celle du 6 mai 1882, à propos du Salon des peintres (selon le catalogue, 2 722 tableaux et 885 sculptures). Il s'étonne tout d'abord de l'absence de Gérôme, de Meissonier et du peintre espagnol Madrazo, pour lequel il a un faible au point de lui avoir consacré deux ans avant un article complet dans le journal new-yorkais The Hour.

Il évoque le "mystique" Bouguereau, "qui peint au lieu de chairs des nacres", et son Crépuscule, à moins, car ce n'est pas clair pour le lecteur, Frère et sœur ; "le délicat Georges Clairin, qui offre à ceux qui l'admirent une petite femme espiègle et ravissante, à qui il a donné pour nom Frou-frou et qu'il a vêtue de vêtements exquis et légers, d'où surgit, comme le miel d'un fruit mûr, le buste riche, couronné par la tête coquine" ; Benjamin Constant (1767-1830, à ne pas confondre avec son homonyme plus connu, écrivain et homme politique. Celui-ci est un peintre orientaliste, autrement dit spécialiste de paysages et de thèmes du Moyen-Orient et du monde arabe), qui ne peint pas avec des couleurs, mais avec des bijoux, attire tous les regards vers sa riche toile, qu'il intitule Le triomphe d'un roi maure qui triomphe à l'Alhambra, où, et il n'y a pas de plus grande louange, le tableau resplendissant irait bien." 

"Carolus Duran, maître dans l'art de tirer des lumières de l'ombre, a envoyé au salon, non ses portraits qu'on dirait vivants et qui ont du Vélazquez et du Rembrandt, à l'instar de Duran lui-même, mais une Mise au tombeau du Christ, qui est comme une ébauche puissante d'un tableau à venir, et comme un exemple de la fatigue d'une grande âme, lasse de faire des tableaux sur commande au profit de la Bourse, assaut de la Renommée et délice du vulgaire." "...Laurens... a peint cette heure triste où les juges du Mexique lirent la terrible sentence à celui qui avait ceint le manteau d'empereur doublé de linceul, le naïf et l'ambitieux et le misérable Maximilien." 

"...et un autre, qui est Manet, qui ne voit pas dans les objets des lignes mais des masses, copie le comptoir luxueux de ce théâtre de folies qu'on appelle Les Folies-Bergère, où les bergers resteraient à coup sûr épouvantés de ce qu'ils voient".

Voilà, je crois avoir fait en quelque sorte un petit "Tour de France" à travers ces Scènes européennes. Évidemment, il me reste encore bien des choses dans l'encrier (j'emprunte cette belle image quelque peu démodée à l'espagnol), car il est impossible de traiter par le détail tous les faits et événements qu'y aborde Marti. J'ai essayé de vous donner un petit aperçu de ce qui l'intéressait (lui, et censément ses lecteurs) quand il parlait de la France de 1881-1882, de l'image parfois idyllique qu'il s'en faisait, du parti-pris résolument favorable qu'il avait de son peuple. L'étonnant, quand on les lit, c'est de constater à quel point ses antennes lui ont permis de saisir l'essentiel de ce qui se passait en France, uniquement en se fondant sur les dépêches de presse en provenance de France.

Mais je me suis surtout efforcé de souligner l'originalité de Marti, de montrer combien, quel que soit le thème qu'il traite, il est absolument personnel, capable de dire ce que personne n'avait dit avant lui (son abordage de la peinture impressionniste, replacé dans son époque, est à cet égard éloquent). Bref, un voyage avec Marti comme compagnon de route, c'est toujours un étonnement. Et quand on aime le grand style, qu'on est épris de l'écriture, alors ça devient un enchantement, un émerveillement...

Jacques-François Bonaldi, 28 mai 2018, La Havane