Les Français à Santiago

17/06/2018

Depuis toujours, Santiago a été la porte d'entrée de Cuba pour ses visiteurs et occupants, depuis les indiens Arawak venus des Antilles, aux colonisateurs espagnols, puis aux pirates et colons de différentes époques, et jusqu'aux libérateurs des révolutions successives de l'île. Et les Français en particulier sont passés par cette porte, puisqu'au moment de la révolution haïtienne une grande partie de la colonie française est venue se réfugier à Santiago, planteurs, colons, commerçants, artisans, et a donné à la capitale de l'Oriente cubain une touche française particulière que l'on retrouve aujourd'hui. 

La venue des Français n'a pas toujours été amicale : dès 1543, des corsaires français attaquent à deux reprises, en avril et en septembre, des navires espagnols venu mouiller au fond de la baie. En 1554, le pirate et corsaire François Le Clerc, originaire de Normandie et surnommé "Pata de palo" pour sa jambe de bois, pille et détruit la riche ville de Santiago, alors capitale de Cuba. Premier pirate à porter une jambe de bois, sa bravoure au combat le font redouter des Espagnols et estimé du roi de Fance  Henri II qui l'anoblit en 1551 en hommage à sa hardiesse. En 1553, il commande une flotte de six galions, huit caravelles, et quatre pataches montés par 800 marins. C'est ainsi qu'en 1554, cette flotte saccage Santiago, repartant après un mois d'occupation avec un trésor de 80 000 pesos. Jusqu'alors capitale de l'île, Santiago fut tellement ravagée qu'elle fut éclipsée par La Havane et ne retrouva plus jamais sa prospérité de jadis...  

A nouveau, en mai 1586, deux navires français arrivent jusqu'au port et, après avoir été repoussés une première fois, reviennent et détruisent la ville. Les Français ne sont pas seuls à attaquer la colonie espagnole convoitée, puisque des corsaires hollandais, parfois de conserve avec des Français, viennent attaquer la ville. 

Pour la défendre, les Espagnols vont construire à partir de 1590 un fortin pour protéger la ville en fermant l'étroit goulet menant à la grande baie protégée de Santiago. Ce ne sera pas suffisant puisqu'en août 1662 une escadre anglaise de 12 navires arrive à forcer le passage et à détruire la forteresse, que le gouverneur Pedro de La Roca va reconstruire en 1637 pour en faire l'actuel et impressionnant Castillo del Morro. Il faudra la Paix de Ryswik, signée en 1697 entre la France et les Provinces-Unies, l'Angleterre et l'Espagne, puis avec le saint-Empire, pour que prenne fin l'ère des boucaniers, flibustiers et surtout des corsaires, soutenus par leurs pays respectifs.

Dans la période des soulèvements d'esclaves et de la révolution en Haïti, entre 1791 et 1804, c'est donc une invasion pacifique de réfugiés français qui débarquent souvent sans rien mais avec leurs savoir-faire dans la culture de la canne et tabac, et ce sont eux qui développent la culture du café à Cuba. Les planteurs de café, venus avec leurs plants, leurs esclaves et leur savoir-faire, vont créer des centaines d'exploitations, les cafetales, dont quelques centaines existent encore comme monuments, beaucoup en état d'abandon mais classés Patrimoine de l'humanité par l'UNESCO. Grâce à ces planteurs, des dizaines de cafés sont ouverts dans le quartier où s'installent les Français, le quartier de Tivoli, sur une colline, avec sa pittoresque calle del Gallo et l'escalier du Padre Pico, reste pittoresque même si l'on n'y parle plus français, en gardant ce charme désuet de vieilles maisons indéfiniment restaurées et repeintes mais jamais démolies. Le nom de Tivoli a été donné au quartier par un "café-concert" ouvert par deux Français. Et si les cafés sont plus nombreux à Santiago qu'ailleurs à Cuba, c'est bien aux cafetiers français venus d'Haïti qu'on le doit qui, à côté des planteurs et torréfacteurs, ont su implanter et perpétuer cette tradition française du café où l'on se retrouve pour discuter.

Les immigrés français d'Haïti apportent également leurs connaissances et compétences dans l'artisanat et dans la musique : on trouve encore aujourd'hui des orphéons et tout un style de musique d'inspiration française de l'époque, dont la Tumba francesa, menuet réinterprété par les esclaves haïtiens avec des tambours et devenu ici le "minué". Toute cette activité a contribué à la prospérité de Santiago, et plusieurs témoignages français du 19e siècle illustrent l'activité des planteurs de canne et de café, leurs machines, les fortifications, la vie commerciale, les spectacles de rue. Edouard Laplante, Frédéric Mialhe et Hippolyte Garneray rappoprtent de leurs séjours à Cuba des estampes, dessins et lithographies qui révèlent non seulement le développement brillant de l'île aux 18e et 19e siècle mais le rôle qu'y ont joué les Français qui s'y étaient installés. Nombre de ces estampes sont conservées au Musée des Beaux-Arts de La Havane.

Représentatif de l'influence française, le grand poète José-Maria de Heredia est né d'un père planteur cubain et d'une mère française de Haïti dans la cafetalia de La Fortuna, près de Santiago. Il a quitté Cuba à l'âge de neuf ans et ce n'est pas sa maison natale qu'on peut visiter rue de Heredia à Santiago, mais celle de son cousin germain et ancien le grand poète cubain Jose-Maria de Heredia, lui aussi un grand exilé. Le Heredia naturalisé français et l'un des poètes du mouvement parnassien, qui entrera plus tard à l'Académie française, est également cousin de Severiano de Heredia, fils d'un couple de mulatres, envoyé en France à l'âge de dix ans, qui deviendra citoyen français, président du conseil municipal de Paris en 1879-80, député puis ministre des travaux publics - un exemple de plus de ces liens étroits entre Cubains et Français...

Comme pour se racheter des incursions de pirates et corsaires du passé, les Français vont offrir à la ville un gros canon de bronze qui se trouve à l'entrée de la citadelle du Morro, curieusement pointée vers l'arrière-pays et non vers la mer. Ce canon baptisé "Le Pourvoyeur" porte les armes de Louis-Charles de Bourbon, comte d'Eu et duc d'Aumale, grand-maître de l'artillerie de France. 

Les Français ont ainsi laissé leur empreinte visible dans le patrimoine de Santiago, architectural, culturel, musical, mais le plus émouvant est de voir les tombes des familles d'origine française dans le grand cimetière Santa Ifigenia, à la sortie de la ville. Un cimetière très symbolique puisqu'il a accueilli les héros de l'indépendance cubaine, Carlos-Manuel de Cespedes, Maximo Gomez, Jose Marti et jusqu'à Fidel Castro devant le mausolée desquels la relève de la garde se fait toutes les demi-heures.

Parmi les innombrables tombes de la partie la plus ancienne du cimetière, celles de familles françaises : Dedieu-Alvarez, Duvalon, Gyraudis, Léglise, Berlicheau, Lombard, Frion... Une tombe est chargée d'histoire, celle de François Antonmarchi Mattei, né en Corse le 6 juillet 1780, dernier médecin de Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène, arrivé à Cuba en mars 1837 où il est considéré comme un pionnier en ophtalmologie mais où il décèdera en avril 1938 d'une épidémie de fièvre jaune. 

Sa pierre tombale est incluse dans le monument de la famille Portuondo dont il soigna Rosa Maria Bravo de Portuonondo, marquesa de Tempù, ainsi que le précise son épitaphe. C'est le docteur Antonmarchi qui réalisa le masque mortuaire de Napoléon dont l'original se trouve au Musée de l'Armée à Paris et une copie au très beau Musée Napoléon de La Havane. 

Pierre Bayle, février 2018, Santiago de Cuba