Musiciens cubains à Paris

22/06/2018

Sous le titre « La Havane à Paris », Alain Boulanger, grand spécialiste des musiques cubaines et en particulier des musiciens cubains ayant résidé à Paris avant et après la Seconde Guerre mondiale, a publié une somme retraçant cette présence et son empreinte en France : « La Havane à Paris - 1925-1955» avec les biographies et photographies que lui ont légué les musiciens, notamment son ami Emilio Barreto.

Cet ouvrage de 186 pages a été mis en page (mis en musique serait plus exact) par son complice Daniel Vernhettes, musicien lui-même et grand musicologue du jazz (il est l'animateur depuis 2009 de Jazz'edit, structure associative qui a publié une dizaine de monographies sur les musiciens du jazz). Vernhettes, qui se présente modestement comme le maquettiste, a en réalité beaucoup contribué sur le fond en deux ans de travail bénévole avec ses propres souvenirs et en recherche iconographique avec nombre de photos inédites.

(Ci-dessus de gauche à droite : Alain Boulanger et son livre ; A. Boulanger chez lui avec Sergio Barreto en octobre 1993 ; Dan Vernhettes et l'un de ses livres sur le jazz, Big Boy)

Le lien entre les deux musicologues et collectionneurs n'est pas fortuit. Vernhettes raconte que lorsque les musiciens cubains ont commencé à arriver à Paris dans les années 1920, c'était surtout pour jouer du jazz, dont les groupes américains avaient montré le potentiel auprès du public français. C'est ensuite seulement, lorsqu'ils ont compris qu'il pouvait exister un intérêt du public français pour leur musique, qu'ils ont commencé à jouer de la musique cubaine, avec un succès grandissant.

Mais le passage par le jazz restera dans cette musique cubaine revisitée : on le voit dans certaines photos ou les groupes cubains, au lieu des percussions cubaines, ont une batterie comme les groupes américains. Et les passerelles entre les musiciens de jazz et les musiciens cubains sont nombreuses : Louis Armstrong à Milan en 1933 avec le contrebassiste cubain (ci-dessus, debout) German Araco, Sidney Bechet avec des musiciens cubains à Stockholm en 1926, Django Reinhardt avec une chanteuse cubaine, les rencontres sont nombreuses. Parmi les premiers à avoir saisi l'importance de cette musique cubaine, Mistinguett et Jean Sablon.

(Ci-dessous, parmi les affiches de variétés inspirées de la musique cubaine, la chanson "Rhum et Coca-Cola" de Jean Sablon)

Une collection née d'une découverte

C'est en fouillant dans le grenier de sa grand-mère, quand il avait quinze ans dans les années 1955, qu'Alain Boulanger a trouvé un vieux phonographe à manivelle, avec un 78 tours du « Manisero ». Une révélation, qui va lui faire découvrir et explorer cette musique cubaine. De cette seule chanson il a une cinquantaine de versions différentes dont une de Stan Kenton : « Tout le monde a joué le Manisero, même Louis Armstrong ! »

Dès les années 1960, il commence donc à rechercher des vieux disques de jazz, de musique créole et de musique cubaine, et va se constituer une collection de plusieurs milliers de 78 tours, dont plusieurs centaines de musique cubaine. Il se familiarise avec tous ces chanteurs et musiciens et par hasard, alors qu'il a emménagé dans son domicile actuel du 18e arrondissement près de la rue Danrémont, il rencontre dans une pharmacie Arthur Briggs, trompettiste américain qui a joué avec l'orchestre de Barreto. Ils sympathisent et Briggs le met en relation avec Barreto avec qui il sympathise également. 

(Ci-dessous, orchestre Castellanos en 1930)

De proche en proche il les connaît tous, son frère Sergio Barreto, l'épouse de Barreto qui chante dans le groupe, puis Rafael Ruiz, Oscar Lopez, Aldo Jova. Les musiciens cubains de Paris se voient beaucoup entre eux et à l'époque où Alejo Carpentier était à l'ambassade de Cuba à Paris, se souvient Boulanger, il organisait chaque année une réception où se retrouvaient tous ses amis musiciens, qu'il avait promus dès leurs débuts à Paris. Le pianiste Alberto Jova, fils d'un contrebassiste qui jouait dans l'orchestre de Barreto, était le dernier des amis musiciens de Boulanger : « ils sont tous morts, Jova était le dernier. Qui va garder leur mémoire à présent ? »

(Ci-dessous : Alain Boulanger avec Barreto en avril 1992 pour un concert à l'Arche de la Défense)

La collection de disques d'Alain Boulanger est unique en son genre. D'autres collectionneurs, comme Jean-François Villetard, en possèdent des milliers sur la musique de jazz, d'autres encore sur la musique créole ou la musique argentine. Toutes ces collections représentent un patrimoine fragile, faute de fondations en France susceptibles de le recueillir. Et Boulanger enrage d'avoir vu la dispersion aux enchères, « par lots de 500 disques ! » de la collection exceptionnelle de disques de jazz de Jean-Christophe Averty.

Le récit d'une épopée

C'est à partir des notes de Boulanger qu'a pu être bâti le livre retraçant cette épopée cubaine, travail complété ensuite par une patiente recollection des biographies et photos manquantes.

En 1928, raconte Alain Boulanger, les Parisiens ont véritablement découvert la musique cubaine. Grâce à l'effort conjugué du poète surréaliste Robert Desnos et de l'écrivain cubain Alejo Carpentier, qui vont organiser une audition de disques cubains à l'occasion de la sortie du film surréaliste de Man Ray « L'Etoile de mer » au cinéma le Studio des Ursulines. Une audition, avec des titres comme la Chambelona et Yo no tumbo caña, qui vont déclencher l'enthousiasme du public.

(Ci-dessous : orchestre Castellanos à la Cabane cubaine)


Peu avant, Robert Desnos avait publié dans Le Soir de Bruxelles une série d'articles su son périple aux Antilles et en Amérique centrale, dont l'un était intitulé « L'admirable musique cubaine ». Pour sa part Alejo Carpentier publie dans ses « Cahiers » un commentaire : « Ya los Franceses van aprendiendo nuevas cosas, entre otras, que Cuba además de producir azúcar y tabacos, es tambien un formidable almacén de ritmos virgenes capaces de sorprender a los musicos del viejo continente por su originalidad ».

Après l'audition de disques, ce sont de vrais musiciens cubains qui viendront jouer à Paris et déclencheront une mode au succès grandissant. Le « són » cubain s'impose au cabaret Palerme de la rue Fontaine, au Bateau Ivre au Quartier latin, au Concert Mayol. Au Palace, c'est la chanteuse Rita Montaner qui popularise les rythmes cubains avec sa « Maria Inés », mais ce seront aussi les succès de « el Manisero » et « el Tamalero » de Moisés Simons. Une soirée organisée à la salle Wagram par le Club du Faubourg en 1932 réunira 2.234 spectateurs déchaînés, raconte Alejo Carpentier dans ses chroniques, lui-même intervenant dans le spectacle comme « avocat de la défense » dans le débat avec la salle « pour ou contre la rumba ».

Très vite, des artistes français percevront l'originalité du « son » cubain et en feront une source d'inspiration. Mistinguett et Jean Sablon figurent parmi les découvreurs de cette musique nouvelle, à travers Eliseo grenet et Moisés Simons.

Le lieu où se célèbre le nouveau culte à la musique cubaine est la rue Fontaine, rebaptisée Calle Cubana à cause des lieux qui reçoivent les musiciens cubains : le Palermo, El Garrón, et surtout la Cabane bambou, déjà rendue célèbre par une chanson de Dranem, mais qui deviendra la Cabane cubaine et où se produiront les meilleurs groupes cubains. C'est grâce à Christiane Fortuné, fille de Aurélie (Lily) Orus qui était propriétaire de la Cabane cubaine, que certaines photos ont été retrouvées pour cet album. Lily Orus s'était associée à deux frères cubains, Alcides et Eduardo Castellanes. Au Melody's, Emilio et Marino Barreto et leur orchestre font la célébrité du petit local. 

(Ci-dessous, Emilio Barreto et son Afro-Cuban Band de Paris)

Après l'engouement des années 1930, c'est la sombre parenthèse de la guerre. Les troupes alliées libèrent Paris et avec elles c'est le retour du jazz et des musiciens américains. En février 1948, Dizzy Gillespie vient avec le Cubain Chano Pozo donner une série de concerts à la salle Pleyel : c'est la révélation au public parisien du jazz moderne. A côté des orchestres de jazz, les Cubains reviennent aussi retrouvent leur place d'avant-guerre. Dans la dernière période de l'arrivée de musiciens cubains à Paris, outre le rayonnement unique de la capitale française qui en a fait la ville au monde la plus cubaine, Paris devient le refuge politique, artistique et culturel de tous les artistes et intellectuels cubains fuyant la dictature. Puis l'engouement pour la musique cubaine a été balayé par une vague de fond, l'arrivée du rock n'roll dans les années soixante. Mais la musique cubaine se vengera en revenant après un détour par les Etats-Unis, ce sera la vague de la Salsa...

(Ci-dessous, Sergio et Emilio Barreto avec Alain Boulanger en 1992 au Moloko pour fêter les 60 ans de ses débuts au Melody's - devenu Moloko. La soirée unique a été prolongée une année entière, un soir par semaine !) 

Contribution importante à ce travail de mémoire, Alain Boulanger, Daniel Vernhette et leurs amis ont fait une sélection des titres les plus caractéristiques de cette musique cubaine : elle se limite à cinquante-huit 78 tours de la collection personnelle d'Alain Boulanger qui ont été numérises et seront accessibles sur les plates-formes de diffusion Internet. Le livre liste ces 58 titres avec toutes leurs références pour les retrouver plus facilement.

Le livre « La Havane à Paris » sera présenté officiellement le 15 novembre prochain à la Maison de l'Amérique latine. Mais on peut dès à présent s'adresser à Jazz'Edit.

    https://www.jazzedit.org/french/Havane/Havane.html

Pierre Bayle, juin 2018, Paris