Le soutien de Hugo aux femmes de Cuba

18/01/2019

Victor Hugo, en exil à Guernesey de 1851 à 1870, « dans un coin perdu de la Manche », exprime sa solidarité pour Cuba, qui vient de commencer sa guerre d'indépendance contre l'Espagne. "Permettez-moi, puisque l'occasion s'en présente, d'envoyer une parole de sympathie à ces nobles terres (Cuba et Haïti) qui, toutes deux, ont poussé un cri de liberté. Cuba se délivrera de l'Espagne comme Haïti s'est délivré de la France. Haïti, dès 1792, en affranchissant les noirs, a fait triompher ce principe qu'un homme n'a pas le droit de posséder un autre homme; Cuba fera triompher cet autre principe, non moins grand, qu'un peuple n'a pas le droit de posséder un autre peuple."

Ana Maria Reyes, ancienne directrice de la Maison Victor Hugo à La Havane, a fait des recherches sur les documents attestant de ce soutien, en particulier sa lettre aux femmes de Cuba et sa lettre à Cuba, notamment en s'appuyant sur les fac-similés de lettres manuscrites offertes en 2010 par l'association Cuba Coopération à l'occasion du 5e anniversaire de la Maison de Victor Hugo dont cette association est un soutien actif, et remis par son Président, Roger Grévoul. Merci à Cuba Coopération dont nous sommes heureux de citer des extraits de cette recherche. On trouve également la lettre aux femmes de Cuba dans  "Victor Hugo: actes et paroles" (Ed: Le Monde Flammarion - Les livres qui ont changé le monde )


Ces deux lettres, écrites en janvier 1870, répondaient à un appel lancé par des femmes cubaines exilées aux Etats-Unis à la suite de massacres commis par les troupes espagnoles à Cuba. Cet appel, signé par plus de trois cents Cubaines, fut envoyée de New York à Victor Hugo pour le prier d'intervenir dans cette lutte, Il répondit :

AUX FEMMES DE CUBA

« Femmes de Cuba, j'entends votre plainte. O désespérées, vous vous adressez à moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines, vous demandez secours à un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un proscrit ; celles qui n'ont plus de foyer appellent à leur aide celui qui n'a plus de patrie. Certes, nous sommes bien accablés ; vous n'avez plus que votre voix, et je n'ai plus que la mienne ; votre voix gémit, la mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà tout ce qui nous reste.

Qui sommes-nous ? La faiblesse. Non, nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience. La conscience est la colonne vertébrale de l'âme ; tant que la conscience est droite, l'âme se tient debout ; je n'ai en moi que cette force-là ; mais elle suffit. Et vous faites bien de vous adresser à moi.

Je parlerai pour Cuba comme j'ai parlé pour la Crète. Aucune nation n'a le droit de poser son ongle sur l'autre, pas plus l'Espagne sur Cuba que l'Angleterre sur Gibraltar. Un peuple ne possède pas plus un autre peuple qu'un homme ne possède un autre homme. Le crime est plus odieux encore sur une nation que sur un individu voilà tout. Agrandir le format de l'esclavage, c'est en accroître l'indignité.

Un peuple tyran d'un autre peuple, une race soutirant la vie à une autre race, c'est la succion monstrueuse de la pieuvre, et cette superposition épouvantable est un des faits terribles du dix-neuvième siècle. On voit à cette heure la Russie sur la Pologne, l'Angleterre sur l'Irlande, l'Autriche sur la Hongrie, la Turquie sur l'Herzégovine et sur la Crète, l'Espagne sur Cuba. Partout des veines ouvertes, et des vampires sur des cadavres.

Cadavres, non. J'efface le mot. Je l'ai dit déjà, les nations saignent, mais ne meurent pas. Cuba a toute sa vie et la Pologne a toute son âme. L'Espagne est une noble et admirable nation, et je l'aime ; mais je ne puis l'aimer plus que la France.

Eh bien, si la France avait encore Haïti, de même que je dis l'Espagne. Rendez Cuba ! je dirais à la France : Rends Haïti ! Et en lui parlant ainsi, je prouverais à ma patrie ma vénération. Le respect se compose de conseils justes. Dire la vérité, c'est aimer.

Femmes de Cuba, qui me dites si éloquemment tant d'angoisses et tant de souffrances, je me mets à genoux devant vous, et je baise vos pieds douloureux. N'en doutez pas, votre persévérante patrie sera payée de sa peine, tant de sang n'aura pas coulé en vain, et la magnifique Cuba se dressera un jour libre et souveraine parmi ses sœurs augustes, les républiques d'Amérique.

Quant à moi, puisque vous me demandez ma pensée, je vous envoie ma conviction. À cette heure où l'Europe est couverte de crimes, dans cette obscurité où l'on entrevoit sur des sommets on ne sait quels fantômes qui sont des forfaits portant des couronnes, sous l'amas horrible des événements décourageants, je dresse la tête et j'attends.

J'ai toujours eu pour religion la contemplation de l'espérance. Posséder par intuition l'avenir, cela suffit au vaincu. Regarder aujourd'hui ce que le monde verra demain, c'est une joie. À un instant marqué, quelle que soit la noirceur du moment présent, la justice, la vérité et la liberté surgiront, et feront leur entrée splendide sur l'horizon.

Je remercie Dieu de m'en accorder dès à présent la certitude ; le bonheur qui reste au proscrit dans les ténèbres, c'est de voir un lever d'aurore au fond de son âme. »

Victor HUGO. Hauteville House.

Et sollicité en même temps par les chefs de l'île en révolte, le poète en exil, chantre de la liberté des peuples, écrit cette autre lettre, toujours depuis Hauteville House :

POUR CUBA

« Ceux qu'on appelle les insurgés de Cuba me demandent une déclaration, la voici :

Dans ce conflit entre l'Espagne et Cuba, l'insurgée c'est l'Espagne.

De même que dans la lutte de Décembre 1851, l'insurgé, c'était Bonaparte.

Je ne regarde pas où est la force, je regarde où est la justice.

Mais, dit-on, la mère-patrie! Est-ce que la mère-patrie n'a pas un droit?

Entendons-nous.

Elle a le droit d'être mère, elle n'a pas le droit d'être bourreau.

Mais, en civilisation, est-ce qu'il n'y a pas les peuples aînés et les peuples puinés ? Est-ce que les majeurs n'ont pas la tutelle des mineurs ?

Entendons-nous encore.

En civilisation, l'aînesse n'est pas un droit, c'est un devoir.

Ce devoir, à la vérité, donne des droits; entre autres le droit à la colonisation. Les nations sauvages ont droit à la civilisation comme les enfants ont droit à l'éducation, et les nations civilisées la leur doivent. Payer sa dette est un devoir; c'est aussi un droit. De là, dans les temps antiques, le droit de l'Inde sur l'Egypte, de l'Egypte sur la Grèce, de la Grèce sur l'Italie, de l'Italie sur la Gaule. De là, à l'époque actuelle, le droit de l'Angleterre sur l'Asie, et de la France sur l'Afrique; à la condition, pourtant, de ne pas faire civiliser les loups par les tigres ; à la condition que l'Angleterre n'ait pas Clyde* et que la France n'ait pas Pélissier *.

Découvrir une île ne donne pas le droit de la martyriser; c'est l'histoire de Cuba; il ne faut pas partir de Christophe Colomb pour aboutir à Chacon.

Que la civilisation implique la colonisation, que la colonisation implique la tutelle; soit; mais la colonisation n'est pas l'exploitation; mais la tutelle n'est pas l'esclavage.

La tutelle cesse de plein droit à la majorité du mineur, que le mineur soit un enfant ou qu'il soit un peuple. Toute tutelle prolongée au delà de la minorité est une usurpation ; l'usurpation qui se fait accepter par habitude ou tolérance est un abus; l'usurpation qui s'impose par la forcé est un crime.

Ce crime, partout où je le vois, je le dénonce.

Cuba est majeure.

Cuba n'appartient qu'à Cuba.

Cuba, à cette heure, subit un affreux et inexprimable supplice. Elle est traquée et battue dans ses forêts, dans ses vallées, dans ses montagnes. Elle a toutes les angoisses de l'esclave évadé.

Cuba lutte, effarée, superbe et sanglante, contre toutes les férocités de l'oppression. Vaincra-t-elle? Oui. En attendant, elle saigne et souffre. Et, comme si l'ironie devait toujours être mêlée aux tortures, il semble qu'on entrevoit on ne sait quelle raillerie dans ce hasard féroce qui, dans la série de ses gouverneurs différents, lui donne toujours le même bourreau, sans presque prendre la peine de changer le nom, et qui, après Chacon, lui envoie Concha, comme un saltimbanque qui retourne son habit.

Le sang coule de Porto-Principe à Santiago; le sang coule aux montagnes du Cuivre, aux monts Carcacunas, aux monts Guajavos; le sang rougit tous les fleuves, et Canto, et Ay, la Chica ; Cuba appelle au secours.

Ce supplice de Cuba, c'est à l'Espagne que je le dénonce, car l'Espagne est généreuse. Ce n'est pas le peuple espagnol qui est coupable, c'est le gouvernement. Le peuple d'Espagne est magnanime et bon. Otez de son histoire le prêtre et le roi, le peuple d'Espagne n'a fait que du bien. Il a colonisé ; mais comme le Nil déborde; en fécondant.

Le jour où il sera le maître, il reprendra Gibraltar et rendra Cuba.

Quand il s'agit d'esclaves, on s'augmente de ce qu'on perd. Cuba affranchie accroît l'Espagne, car croître en gloire, c'est croître. Le peuple espagnol aura cette ambition d'être libre chez lui et grand hors de chez lui. »

Monique Peainchau, Paris, janvier 2019

(Photos Pierre Bayle)