Quel rôle pour la France à Cuba

09/01/2019

Venu à La Havane pour la signature par le secrétaire d'État aux affaires étrangères et européennes Jean-Baptiste Lemoyne de plusieurs accords de coopération économique, le député François-Michel Lambert, président du groupe d'amitié France-Cuba, fait un point sur le devenir possible des relations franco-cubaines. Un entretien détendu à l'Hotel Nacional où il nous a reçus, étant un peu chez lui : né à La Havane où son père était en poste, il a y passé cinq années dont une grande partie précisément dans une aile du Nacional.

Cette visite, c'est un peu un retour aux sources ?

- Là où on est né, on s'imprègne pour toujours des lumières, des odeurs, des sens, et même de l'accent : je comprends plus facilement cet accent cubain, qui me parle, que le castillan. Chaque fois que j'y reviens c'est mon enfance qui revient à moi. Et jusqu'à la chaleur, car je suis né en 1966 dans un hôpital de La Havane alors qu'il faisait 42 degrés, m'a raconté ma mère.

Beaucoup de souvenirs encore ?

- J'étais trop petit, mes souvenirs sont un peu flous et il m'arrive de mélanger avec ceux du Brésil où nous avons vécu ensuite. Mais une ambiance, des présences amicales - beaucoup de mes amis hispaniques aujourd'hui sont des Cubains, et puis des paysages : nous allions nous baigner à Varadero quand il n'y avait encore personne. Parmi mes amis cubains il y a Juan luis Morales, artiste plasticien de renom, petit-fils du président Menocal et filleul d'Eusebio Leal, aujourd'hui installé à Paris mais resté très attaché à son pays. Auteur d'un livre sur l'histoire de l'architecture de La Havane, il enseigne l'architecture à l'université en France et est un passionné de l'habitat cubain. Il a fait un tour de l'île pour photographier les habitations traditionnelles menacées de disparition. Comme lui j'adore me promener ici, retrouver ces traces du passé et voir les efforts pour les valoriser.

La Havane du passé ou de l'avenir ?

Depuis mon arrivée à La Havane je me balade avec mon sac à dos et un appareil photo et je découvre tous les changements, à la fois pour préserver le passé et pour ouvrir la capitale sur son développement. Je constate que les chantiers avancent, ainsi les grands hôtels au bout du Prado, le Packard Hôtel, le chantier Bouygues en voie d'achèvement, tout cela en même temps que les travaux de restauration dans la vielle Havane. En fait les Cubains créent un parc naturel urbain entre le Malecon, le Prado et la vielle ville jusqu'au port. Et les projets sont importants aussi pour la baie : on veut reculer les activités industrielles - un peu comme on a déplacé les activités industrielles du port de Marseille jusqu'à Fos - et créer des marinas, des ensembles résidentiels, ouvrir la baie à accueillir plus de bateaux de croisière, de navigation de plaisance, des espaces naturels urbains...

C'est une vision un peu optimiste ?

Les Cubains se préparent à un renouveau important dès qu'il y aura un déblocage. Pour l'instant, c'est vrai que physiquement le pays a du mal à avancer, l'activité économique est étouffée par l'embargo, le tourisme ne progresse pas comme espéré et, il faut bien le dire, l'absence de tourisme américain pèse. Et la France avec d'autres pays européens continue à se battre pour la levée de l'embargo américain. Un embargo qui contraint fortement le financement du développement économique.

Que peut la France pour aider à ce déblocage ?

La France a joué un rôle moteur dans les accords du Club de Paris du 12 décembre 2015 sur la renégociation de la dette cubaine. C'est dans ce contexte qu'a été proposé le montage pour qu'une partie des intérêts de la dette soit transformée en un Fonds de Contre-Valeur (FCV) d'investissements français réservés à Cuba. C'était l'objet du déplacement de Jean-Baptiste Lemoyne qui a signé des accords pour quatre projets : Los Caminos del Café (Malongo), le développement de l'agriculture rurale, un atelier de réparation et maintenance des locomotives (SNCF) et une phase du grand projet de révonation totale et d'extension de l'aéroport José Marti de La Havane (Bouygues, ADP).

Une visibilité accrue pour la France ?

C'est tout le problème. En France on accorde beaucoup plus d'importance à des investissements bien moins importants réalisés en Afrique et Cuba souffre d'un désamour de l'opinion et des élites françaises. La presse s'y intéresse peu, ou négativement. Cuba n'est plus à la mode depuis longtemps chez les intellectuels français, et pourtant le pays mériterait qu'on s'y intéresse davantage compte tenu du rôle régional de la France. Les liens entre la France et Cuba sont aussi forts et anciens que ceux qu'elle a avec ses anciennes colonies des Antilles et de Guyane. Précisément, il faudrait que la France accepte de considérer qu'elle peut avoir un rôle privilégié avec Cuba, en tant qu'acteur régional de premier plan dans le monde caraïbe. Et qu'elle se rende compte aussi qu'à Cuba on a un regard particulier sur la France : nous incarnons la terre des philosophes, des lumières et de l'évolution de la démocratie, de la révolution de 1789 et de ses idéaux de liberté, égalité et fraternité, des écrivains du 19e et du 20e qui ont influencé les Cubains...

Pourtant on a l'impression que les autorités françaises sont en retrait ?

Il y a eu une visite rapide du ministre Jean-Yves Le Drian l'été dernier, à son retour de Colombie, il y a ce passage du ministre Lemoyne pour la signature d'accords importants. Mais, on pourrait le regretter, il y avait auparavant un envoyé spécial du président de la République pour l'Amérique latine qui assurait une présence auprès des pays de la zone : le mandat de Jean-Pierre Bel n'a pas été renouvelé par le président Macron et c'est dommage pour la visibilité de la France.

Et que peut le groupe d'amitié parlementaire France-Cuba ?

J'en assurais la vice-présidence depuis 2012 et je le préside depuis 2017 avec un souci de renforcer les relations franco-cubaines au-delà de tout clivage politique. Je suis aidé par le fait que les parlementaires de toute tendance qui le composent éprouvent un même attachement au développement de nos relations avec Cuba. Nous avons prévu d'organiser pour novembre 2019, à l'occasion du 500ème anniversaire de La Havane, un voyage de parlementaires. Nous avons diffusé un questionnaire pour savoir qui était intéressé par des coopérations décentralisées, afin de faire voyager à Cuba des chefs d'entreprise accompagnés des députés de leur territoire. A noter que ce groupe est composé de près de 70 parlementaires, soit l'un des groupes d'amitié les plus importants en nombre.

Comment mieux sensibiliser les Français ?

Par un travail d'explication, que nous faisons comme parlementaires. Par une meilleure communication, et je sais que le nouvel ambassadeur de France à La Havane Patrice Paoli veut une communication plus fluide, plus ouverte aux médias sociaux. Par un travail d'éclairage aussi sur le particularisme de Cuba : c'est un pays où l'insularité et la souveraineté sont deux éléments indissociables et structurants de l'esprit cubain et de la fierté cubaine. Et par une meilleure information enfin en direction non seulement de la presse mais des associations et relais d'opinion comme « Empreintes-Huellas » qui de leur côté mobilisent les amoureux de Cuba mais aussi les Cubains francophiles, ce qui est aussi important pour notre compréhension réciproque ! 

Pierre Bayle, La Havane, décembre 2018