Severiano de Heredia, ce noir qui fut maire de Paris

30/01/2019

Historien français, professeur émérite à Paris VIII, spécialiste de l'Amérique latine, Paul Estrade a consacré beaucoup d'efforts à restaurer la mémoire de Severiano de Heredia, jusqu'à lui faire consacrer une rue à Paris. Auteur d'un livre sur ce Franco-Cubain trop peu connu, il résume ce parcours atypique et exceptionnel dans son titre : « Severiano de Heredia - Ce mulâtre cubain que Paris fit « maire », et la République, ministre ». Un ouvrage de 162 pages publié en 2011 par Les Indes savantes, coll. « la Boutique de l'histoire » - et qui devrait être publié cette année en espagnol à Cuba.

Pour nous raconter cette histoire peu commune, Paul Estrade nous en livre le résumé fait dans le discours qu'il a prononcé à Paris, le 5 octobre 2015, à l'occasion de l'inauguration de la rue Severiano de Heredia, proche du Boulevard Pereire dans le 17e arrondissement. Pour nous donner l'envie de découvrir sa biographie d'un personnage d'une grande actualité !

« Severiano de Heredia est, littéralement, un illustre inconnu. Il a été illustre en son temps. A juste titre. De nos jours, c'est un inconnu. Injustement inconnu. Inconnu, car oublié. Oublié, car occulté. Occulté, car de peau noire. Et pourtant, au nombre de ces Noirs effacés des mémoires qui ont fait la France, il a exercé, le premier, les hautes fonctions de 'maire' de Paris et de ministre.

Il est né à La Havane en 1836. Cuba est alors une colonie espagnole où sévit l'esclavage. Son père est un riche planteur blanc de la région sucrière de Matanzas, et sa mère est une mulâtresse, née libre, descendante d'esclaves africains.

En 1845, après la prétendue conspiration des esclaves de Matanzas, brutalement réprimée, le jeune mulâtre est envoyé en France par précaution, avec l'épouse française de son père. Il fait de brillantes études à Louis-le-Grand. Il se lance dans la poésie, comme ses deux cousins : José María Heredia, le romantique cubain, et José-Maria de Heredia, le parnassien français. Il se fait un nom comme critique littéraire et artistique, chroniqueur et conférencier, mais il s'impose surtout comme homme politique.

Naturalisé à la chute de l'Empire, il participe aussitôt à la consolidation du régime républicain. Il avait combattu contre l'autoritarisme de Napoléon III, il combat le double jeu des Thiers et des Mac Mahon, le militarisme et le populisme du Général Boulanger. Sous la bannière du « parti » radical de Gambetta, il est élu conseiller de Paris en 1873 (quartier des Ternes), réélu jusqu'en 1881, année où il entre à la Chambre comme député de la Seine. Durant ses deux mandats législatifs (de 81 à 89), il vote toutes les grandes lois fondatrices de la République, dont il est un pilier sûr.

Ses convictions, son acharnement au travail et son sens de l'organisation, sa culture et son élégance, l'ont amené à la présidence du conseil municipal en 1879, et plus tard, en 1887, au gouvernement de Rouvier en qualité de ministre des Travaux Publics.

Heredia a fait sien le programme radical le plus avancé. Certes, il l'a atténué au fil des ans, à mesure que le rentier se transformait en promoteur immobilier et en entrepreneur. Mais il n'a cessé de lutter pour le développement de l'instruction gratuite, laïque et obligatoire, et celui de l'enseignement technique (y compris pour les filles), pour la création de bibliothèques municipales, pour la séparation absolue de l'Église et de l'État, l'amélioration des conditions de travail des femmes et des enfants, le droit à l'incinération, la pleine autonomie de la Ville de Paris, débarrassée de la tutelle étatique.

Républicain, il a voulu que soit célébré avec éclat le centenaire de la Révolution Française. Voltairien et libre penseur, il a joué un rôle essentiel au Grand Orient de France. Modéré et consensuel, il a présidé l'Association Philotechnique, après Victor Hugo et avant Jules Ferry ; il a présidé bien d'autres sociétés. Novateur, il a agi pour le resserrement des liens de la France avec l'Amérique Latine. Visionnaire, il s'est lancé à corps et à fonds perdus, à la fin de sa vie, dans un projet de fabrication d'un véhicule à moteur électrique. Sa modernité étonne encore.

Sa fortune provenait des biens légués par son père, dont une plantation dotée d'une centaine d'esclaves. Il a tardé à s'en séparer, malgré des professions de foi abolitionnistes. Mais en 1896, en pleine guerre de Cuba contre l'Espagne coloniale, il prend parti pour l'indépendance de son île natale.

Ses origines lui valurent d'être traité parfois de « nègre négrier ». Après l'abolition de l'esclavage à Cuba (1886) et sa nomination comme ministre, cette infamie ne pouvant plus lui être jetée à la face, c'est « le nègre » qui devient la cible des racistes. « Le nègre de l'Élysée » est dénigré, ridiculisé, objet de viles injures, qualifié de singe.

Est-il monté trop haut ? Devenu trop visible ? Certains le pensent. À la conférence de Berlin (1884) les puissances européennes ont dépecé l'Afrique. La France a été autorisée à conquérir l'Afrique noire de l'Ouest pour la civiliser, puisque peuplée de races inférieures. Imagine-t-on Heredia, homme cultivé et distingué, justifiant une telle politique ? Sa personne, contre-exemple manifeste du propos, l'aurait invalidé d'emblée. En 1887, des Ashantis du Ghana sont exhibés au Jardin d'Acclimatation comme des curiosités. Ce spectacle est-il conciliable avec la présence au gouvernement d'un « ministre chocolat » ?

Tonkin, Tunisie, Afrique occidentale, les entreprises coloniales sont à leur apogée. Un « nègre » aux affaires ? Impensable, désormais !

Heredia est battu aux élections de 1889, emporté par la vague boulangiste. Il quitte la scène politique. Son étoile décline. Quand il décède en 1901, c'est une figure de second plan du sport automobile et des lettres qui s'éteint. Ses obsèques civiles, et maçonniques, sont néanmoins solennelles. L'État et les Assemblées y sont représentés par des personnalités notoires. Mais la presse relègue l'événement à la rubrique des faits divers. Sa tombe refermée, l'ex ministre est aussitôt oublié, mis sous le boisseau dans la patrie qu'il avait choisie, et servie de façon admirable, lui l'étranger né aux colonies, lui l'Antillais descendant d'esclaves.

Severiano de Heredia est un exemple réussi d'intégration. La subite dégradation de son image, puis sa disparition totale, ont été la conséquence inéluctable des méfaits du racisme et du colonialisme, ainsi que de la persistance déplorable de l'esprit colonialiste.

La République a été son tremplin ; le colonialisme, son tombeau.

La Ville de Paris s'honore de se reconnaître en lui. »

Ci-dessus à droite, Paul Estrade lors de l'inauguration de la rue Severiano de Heredia, avec à ses côtés l'ambassadeur de Cuba à Paris S.E. Héctor Igarza.

Paul Estrade, Paris, janvier 2019