Un réalisateur cubain à Paris

23/11/2018

Lauréat du prix du Festival ON/OFF organisé en partenariat avec la Maison Européenne de la Photographie (MEP), le jeune photographe et réalisateur cubain Alejandro Alonso Estrella, résident à la Cité Internationale des arts de Paris, a présenté le 22 décembre le deuxième volet de sa trilogie sur les Etats-Unis, « Home », réalisé dans le cadre de la résidence et dont le montage a été terminé la veille.

Né en 1987, diplômé en sciences socio-culturelles de l'université de Pinar del Rio et de l'EICTV (Escuela Internacional de Cine y Televisión) de San Antonio de Los Baños, Alejandro Alonso est un photographe et cinéaste qui marie les deux techniques pour faire des courts-métrages et des documentaires graphiquement très originaux, dans le style « art vidéo » qui s'est développé sur l'île, dont il a réalisé ou co-réalisé plusieurs, notamment Evocación, Delirio, Cierra los ojos, Velas, Crisálida, La despedida (à gauche), Metatron (à droite).

Le premier volet de sa trilogie, « El Hijo del sueño » (le fils du songe), documentaire de 9 minutes en 16 mm réalisé en 2016, a également été projeté jeudi. Il faut commencer par ce premier volet pour comprendre la démarche du réalisateur : l'identité cubaine à l'ombre de son grand voisin américain, si proche géographiquement et si lointain en même temps. A travers sa trilogie, Alonso veut comprendre le regard des individus cubains sur ce voisin, et leur regard sur eux-mêmes en tant que nation. Sans discours mais par l'image. Par adaptation au contexte politique et historique, les artistes cubains ont toujours eu l'art de dire les choses sans les exprimer, par allusion ou par métaphore.

Ce premier film, « El Hijo del sueño », raconte ou plutôt évoque l'histoire de son oncle Julio César Alonso, qu'il n'a jamais connu, obligé d'émigrer aux États-Unis en 1980 à une époque où l'homosexualité n'était pas acceptée à Cuba. Julio garde un lien ténu avec sa famille et surtout sa mère à travers quelques cartes postales qui sont le fil conducteur de son neveu Alejandro. « Maman je t'envoie cette carte postale pour que tu voies à quoi ça ressemble ici, garde-la et surtout ne la donne à personne », écrit l'exilé. Et plus tard, toujours à sa mère : « dis-moi si papa a reçu ma photo, voici mon téléphone pour me joindre aux États-Unis ». Images fugitives de San Franciso et Los Angeles, « Comment tu trouves ça ? ». Impressions d'un émigré déraciné qui souffre et qui meurt de maladie en février 1997, incinéré sur place car il n'y a pas d'argent pour une tombe, et son frère jure de ramener ses cendres à Cuba.

Alejandro Alonso raconte qu'il n'a jamais filmé aux États-Unis, et que les éléments documentaires sur lesquels il a travaillé graphiquement ont été recueillis sur Internet. Ce premier volet c'est donc le regard des Cubains de l'île vers un monde américain imaginaire et le déchirement des familles entre ceux qui partent et ceux qui restent. Car à travers l'itinéraire individuel de cet oncle, c'est celui de tous ceux qui choisissent de partir, c'est la « génération Mariel »lorsqu'en 1980 le gouvernement cubain autorise le départ de plus de 100.000 Cubains désireux de quitter leur pays.

Comme le soulignait Karla Calviño, écrivaine cubaine, ancienne résidente à la Cité internationale des arts, dans le débat qui a suivi la projection, beaucoup de familles cubaines ont été divisées par ces départs, nouant des liens avec les exilés à travers des cartes postales et des messages, qui ne réduisent pas la distance et le traumatisme des familles, ce qui est du reste le propre des migrations dans le monde : angoisse de ceux qui partent vers l'inconnu, angoisse des familles qui ne savent pas ce qu'ils vont devenir. « Cette sensation de perte, dit Alonso, j'essaie de l'illustrer avec l'effort de restructuration du personnage disparu à travers ses traces ». pour Roger Herrera Gutierrez, le directeur du Festival ON/OFF, « celui qui partait était un peu considéré comme un héros et on idéalisait la vie qu'il pouvait avoir à travers les cartes postales qu'il envoyait ».

« Julio César a envoyé des cartes pendant 7 ou 8 ans, que nous avons conservées, mais le moment le plus important c'est quand mon père a reçu la lettre annonçant la mort de son frère », ajoute le réalisateur : « ce film est l'histoire d'un individu, une petite pièce dans un grand puzzle qui est l'histoire de la nation cubaine, car l'histoire des familles qui se font et se défont est aussi celle du pays ; et que sait-on de ces milliers de Cubains embarqués à Mariel, que sont-ils devenus ? » C'est ainsi qu'un cinéma intimiste, à l'opposé d'un cinéma spectaculaire, évoque un devenir collectif beaucoup plus vaste..

« Home », le deuxième ouvrage de la trilogie sur les États-Unis, quitte le perçu des familles cubaines de l'île pour rejoindre celui des émigrés aux États-Unis. Le fil conducteur, ce sont sept villes américaines perdues dans les vastes étendues américaines et appelées "Cuba" par leurs habitants, des exilés cubains de la seconde moitié du XIXe siècle, existant en tant qu'univers parallèles, comme des répliques impossibles de l'île.

« Enfant, raconte Alejandro Alonso, je rêvais que je m'enfuyais de chez moi et, quand j'y revenais, ce n'était plus chez moi, tout avait changé, les gens n'étaient plus les mêmes ». Beaucoup de Cubains ont un sentiment d'enfermement lié à l'insularité obligée, qui les fait rêver d'un foyer ailleurs, un autre chez soi, mais cela ne les libère pas du poids de leur passé et de leur appartenance.

Toujours à partir d'images téléchargées sur internet, le réalisateur parcourt ces « villes fantômes » un peu irréelles au long de son « film fantôme », à travers des photos dont certaines remontent à la création des villes à la fin du XIXe siècle, et de vidéos de navigation virtuelle réalisées dans Google Earth, toutes enregistrées en 16 mm. Les habitants projettent leur « idée de Cuba » dans le dessin de leur ville et de leurs maisons et Alonso fait intervenir des images de son père dessinant des plans car il est architecte et que cette vision a imprégné le réalisateur.

« Home » est également un film d'auteur, entre documentaire impressionniste et art cinétique, avec des photos et documents vidéo en noir et blanc travaillés pour donner des images subliminales, suggérant plus qu'il ne dit, mais il arrive à en dire beaucoup. Mais il ne dit rien sur le troisième volet, car une trilogie en comporte forcément un troisième.

Alejandro Alonso est le deuxième lauréat cubain du festival ON/OFF, de la Cité des arts et de la Maison européenne de la Photographie. En 2017, c'est Maykel Gonzalez, artiste plasticien, qui a été résident à Paris. La MEP et le festival ON/OFF ont conçu cette résidence à la Cité internationale des arts de Paris pour permettre à des artistes cubains de venir en France réaliser leurs œuvres, explique Roger Herrera Gutierrez, Directeur général du Festival et artisan de ce projet de coopération franco-cubaine.

Le Festival ON/OFF a été lancé en 2017, lors du Mois de la culture française à La Havane, par La Maison Européenne de la Photographie (MEP), en partenariat avec le Fonds de dotation Buchet Ponsoye, la Fototeca de Cuba, la Cité internationale des arts et d'autres institutions cubaines et françaises dont l'ambassade de France à Cuba. Le Festival s'érige en espace de dialogue entre la création vidéo contemporaine et la création vidéo à Cuba. Conçu par Roger Herrera et Jean-Luc Monterosso et avec le soutien de Jean-François Dubos et les amis de la MEP, le Festival présenta, pour sa première édition, une sélection de la collection vidéo de la MEP en dialogue avec la production vidéo d'un groupe d'artistes cubains.

En 2018, pour sa deuxième édition, le Festival proposa une sélection thématique des vidéos contemporaines issues de la collection de la MEP. En parallèle, une plateforme rotative, avec des espaces de projection, de débat et d'échange fut organisée, pour mettre au centre la production vidéo cubaine, en écho avec les vidéos internationales montrées. Une logique de stock et de flux qui permit de répondre à des questionnements croisés. Le Festival eut une durée d'une semaine avec un programme de médiation et des activités collatérales associées. Les œuvres issues de la collection de la MEP furent montrées durant au moins 4 semaines au siège principal de la maison Victor Hugo de La Havane. En partenariat avec la Cité internationale des arts, le Festival proposa une résidence artistique pour la production d'une œuvre originale en format vidéo, pour un jeune artiste cubain, pendant un séjour d'un mois à Paris. A la fin du séjour, l'œuvre produite entrera dans la collection de la MEP.

ON/OFF a vocation à perpétuer cette pratique autour de l'image en mouvement qui se développe à Cuba depuis plus d'un demi-siècle. Cuba est un pays isolé, au sens propre et en figuré : île qui peine à briser sa condition insulaire, pays qui se bat pour accéder à l'information et à la création internationale. ON/OFF est ainsi une sorte de pont culturel entre l'île et le vieux continent, entre la France et Cuba, afin de permettre au public et aux artistes du pays d'avoir un dialogue direct avec la création contemporaine et de pouvoir montrer leurs créations en dehors des frontières insulaires.

Pierre Bayle, novembre 2018, Paris